vendredi 27 juillet 2012
Erich Von Stroheim 2/5
Erich Von Stroheim 1/5
vendredi 10 février 2012
Classer pour rassurer
La culpabilité qui tenaillait Hermann Broch était naturellement avivée par le caractère implacable du Dieu vengeur du judaïsme. Aussi se tourna-t-il vers le catholicisme, trouvant notamment dans le culte marial un semblant de miséricorde qui pouvait calmer ses tourments. Cette conversion était également une condition posée par sa belle-famille, aristocrate et catholique, à son mariage avec Franziska von Rothermann en 1909. Celui-ci cassa neuf ans plus tard, et Broch se retrouva dans une situation de fuite culpabilisante. Sa femme était pourvue d'une dot d'un million de guldens, qui profitèrent à Joseph, heureux de renforcer ainsi le capital de son usine de textile de Teesdorf. La mauvaise gestion de celle-ci par Hermann Broch, qui jugeait sa voie tracée dans une perspective plutôt littéraire qu'économique, accroissait naturellement ce sentiment de culpabilité. Car il était conscient du caractère « oiseux » (c'est du moins ce que son père lui faisait lourdement comprendre) de l'activité littéraire et artistique, tout comme d'une vie réglée selon des principes éthiques altruistes et responsables (au lieu d'être régie par l'argent et le profit immédiat). Son fils explique : « C'est ainsi que s'établit un schéma psychique fondamental qui devait rester immuable, du moins en partie, dans toute la vie de Broch : révolte - effort de fuite - culpabilité - échec de l'effort de fuite - expiation. » D'où la psychanalyse à laquelle recourut son père qui avouait en 1942 : « Sans ma psychanalyse, je n'aurais jamais pu écrire. » Reconnaissons cependant qu'elle échoua, dans la mesure où ce fut dès l'âge de 6 ou 7 ans que Broch avait éprouvé un esseulement extrême qui ne le prédisposait pas à l'établissement de relations humaines simples et saines. La révélation de ses problèmes ne suffisait pas à (r)établir son équilibre. L'écriture solitaire était un refuge, qui ne pouvait que contribuer au renforcement de son isolement. Il en était conscient, savait que cette activité avait un caractère « oiseux » et donc pervers, et s'en sentait derechef coupable. Son fils enchaîne : « Cette phase de la culpabilité devait donc, à son tour, être suivie par celle de l'expiation qui, pour Broch, se traduisait par un besoin intérieur de ‘se punir’ pour le plaisir qu'il éprouvait à créer et à écrire. »
La problématique n’est pas tant celle d’une fracture pure et simple ayant pour corrolaire une volonté permanente et vaine de réunir les deux éléments du partage, que d’une « fissuration nomade » si l’on peut oser une telle expression, en rapport avec le caractère cyclique de la névrose, évoqué par son fils. Ce n’est pas « une cassure », ce sont de multiples fêlures, toujours en mouvement, plutôt des Überlappungen que des Verspaltungen, qui génèrent des Verkreuzungen, sources elles-mêmes de Gewissensqualen[1] (P 35). Concept difficile à rendre en français, les Überlappungen pourraient correspondre à des « strates entrecroisées » qui se formeraient et se dissoudraient en permanence. Contrairement à l’idée nette et presque passive de « fissure », ce phénomène dynamique engendre un croisement continuel de faisceaux tramés qui inflige à la conscience un supplice sans fin.
Tout se passe comme si, à 55 ans, Broch se trouvait « en croisière avec sa névrose » ; c’est du moins la manière dont nous interprétons ses propos : « Jeder hängt an seinen Neurosen. Jeder hat Angst, seine Neurosen zu verlieren. » (P 37)
Schématiquement, celles-ci sont le symptôme de l’Aufspaltung, qui appelle une rédemption. Chacun, dit-il (P 34) est dans l’expectative d’un salut qui passe par la femme. La femme joue un rôle fondamental dans son cycle névrotique. L’amour sera-t-il platonique, dans la société idéale, dans une éthique empreinte de sagesse et de pureté (celle, par exemple, du Virgile) ; sera-t-il au contraire terrien et débridé ? Cette Zweiteilung (P 56) fait courir à Broch le risque de tomber dans le cliché classique de « la mère » (voire de la « vierge Mère ») face à « la prostituée ». C’est pourtant ce vers quoi conduisent les apparences du texte : « Betrachtet man die erotische Situation unter dem sehr vereinfachten Schema einer glatten Aufspaltung, so habe ich es mit zwei Frauentypen zu tun… » (P 54) Et d’enchaîner sur l’ « erste » et le « zweite Typus », ce qui n’est pas sans rappeler l’esprit dans lequel Otto Weininger désignait l’Homme et la Femme dans Sexe et caractère… Mais là aussi le cliché guette. Cependant, nous assumerons la similitude en usant, pour faciliter l’exposé, des sigles F1 pour le premier type et F2 pour le second… La première est censée représenter la « Dame » ou plutôt sa propre mère, la seconde la servante ou la gouvernante, celles-là mêmes qui officiaient au domicile parental. Toutes sont issues d’un « schéma d’enfance » (Kindheitsschema) (N 65)
Dans la transposition qu’il met en jeu à l’âge adulte, et plus particulièrement dans sa situation d’exil, F1 est américaine, si possible non-juive (eingeborene, womöglich nicht-jüdische Amerikanerin ), jouissant d’une position sociale de préférence respectable sans être obligatoirement opulente. Broch doit se considérer, à certains égards, comme un « réfugié » ; il se heurte donc à un problème de respectabilité sociale qui l’incite à tourner ses regards vers une Américaine rangée, mais il peut aussi bien s’en juger indigne. C’est la description incluse dans le premier texte (P 57). Mais dans le second, F1 est grande, brune, d’allure sémite (mit jüdischem Einschlag) et lui rappelle sa mère (N 65). En dépit des apparences, il n’y a pas forcément d’incompatibilité majeure entre les deux variantes de F1, leur point commun étant par ailleurs le contraste saisissant avec F2. Celle-ci est européenne, aryenne et d’extraction modeste.
[1] Broch, Hermann. – Psychische Selbstbiographie ; hrsg. Von Paul Michaël Lützeler. Frankfurt-am-M. : Suhrkamp Vlg., 1999. Cet ouvrage sera cité ci-après, le numéro de page étant précédé de la lettre P
dimanche 17 juillet 2011
Wittgenstein : métaphysique, éthique, esthétique
...propositions à la fois nécessaires et substantives, [qui] relevaient de l'impossibilité, au plan conceptuel. Toutes les propositions ayant un sens étaient susceptibles d'être reportées sur des tables de vérité. Par cette technique, on montrait, sans appel, que toutes les propositions nécessaires étaient dénuées de contenu informationnel et que, inversement, aucun énoncé apportant une information ne saurait être nécessairement vrai. Tout ce qui était vrai pourrait par ailleurs, le cas échéant, être faux. Il s'ensuivait que les propositions de la métaphysique, de l'éthique et de l'esthétique, qui revendiquaient le statut de propositions synthétiques a priori, étaient en fait dénuées de sens. [1]
Cette interprétation du premier Wittgenstein engendrait un terrorisme intellectuel violent qui voulait faire table rase de plusieurs siècles de pensée et d'expérience. En fait, à la grande déception de Neurath qui fut l'un des tenants de cette attitude, Wittgenstein a montré rapidement que son rejet de la métaphysique et plus exactement des propositions synthétiques a priori, avait un caractère éthique : pour lui, une proposition ne peut avoir de portée supérieure à celle d'un fait scientifique. Autrement dit, il souhaitait seulement relativiser la valeur de la proposition métaphysique, en montrant que le langage n'apportait rien à la morale, que celle-ci n'avait bien plutôt de valeur que lorsqu'elle était mise en pratique. En cela, il rejoignait Kraus, en condamnant le bavardage qui masque en fait le fondement utile de la morale.
Le dénominateur commun que l'on peut noter entre Kraus et Wittgenstein, réside en ce qu'ils ont pris l'un et l'autre le langage comme "Sehweise", laquelle différait nettement de celle de la majorité de leurs contemporains. Ils conçoivent tous deux qu'un problème puisse être envisagé sous différentes facettes, qu'il soit doté d'une signification "polysémique". Leur conception du langage et leur praxis respectives sont un exemple de l'épistémologie et de l'analyse déconstructivistes.
A l'instar d'A. Loos, Schönberg et Kokoschka, ils ont tenté d'une part, de s'exprimer d'une façon claire et dépourvue d'ornementation, d'autre part, d'avoir une perception du monde plus authentiquement "sociale" (au sens de : pertinence de la communication).[1] Janik, Allan. - "Les Crises du langage", in : Revue d'esthétique, nouvelle série, n°9, 1985, p. 62
dimanche 8 mai 2011
Insauvable Moi
Das Ich ist unrettbar
(Mach, Die Analyse der Empfindungen [[1]])
La redéfinition de la physique par Einstein doit beaucoup à Mach. Dans d'autres domaines, Freud et Lénine ont pu s'inspirer de sa pensée, dont l'aspect paradigmatique lui confère, aux yeux de certains, le caractère d'une philosophie secondaire.
D'origine morave, à l'instar de Freud, Mach naquit le 18 février 1838.
L'intérêt suscité par sa philosophie auprès notamment de Musil, réside en ce qu'il tire son originalité de la déduction de la philosophie à partir des sciences de la nature. Comme l'écrit Musil dans sa thèse : "Notre tâche consistera donc à savoir si Mach parvient en effet à ses conclusions en tirant les conséquences logiques d'une conception exacte ou du moins non contradictoire des sciences de la nature." ([2]) Il s'agirait donc d'une logique nouvelle qui pourrait être issue du rapport de la science à l'épistémologie (vocable apparaissant en 1906 dans les dictionnaires) : c'est l'ambiguïté qui intéresse Musil.
Mach ressent très jeune la "chose en soi" comme superflue. Musil est naturellement frappé par la célèbre phrase du physicien qui fut sa révélation et qui marqua tant d'écrivains et d'artistes de sa génération : "Par une belle journée d'été à la campagne, tout d'un coup le monde, y compris mon Moi, m'apparut comme une seule masse cohérente de sensations, dont la cohésion était seulement plus forte dans le Moi" ([1]). Ainsi, le Moi inexistant est-il pris "en pleine pâte" dans le monde. Il est "déjà" insauvable, tout en restant la seule preuve de l'existence du monde.
Peu à peu, Mach délaisse Kant pour le quitter tout-à-fait vers 1885, en se référant à Berkeley et au néo-berkelianisme de Schopenhauer. Il en vient à postuler que les données générées par les sens structurent et constituent la nature ; c'est-à-dire les couleurs, les tons, les pressions, les espaces, les durées.
L'objet de la critique machienne se situe dans le principe de causalité. Cette critique inspirera le faillibilisme rationnel qui est le propre de la philosophie musilienne de la connaissance.
Pour Musil, les explications causales sont une "gêne" (p.54). La suppression du rapport de cause à effet modifie notablement le paysage de la science. Elle engendre la suppression du concept de substance, intermédiaire devenu sans objet.
Si la science n'est plus nécessitée par la lutte pour la vie (inscrite dans une perspective évolutionniste), alors elle se contente d'assimiler les lois, concepts et théories à des "moyens économiques pour établir avec notre environnement un rapport suffisant dans la pratique" (p.55) ; elle s'identifie, autrement dit, "à la recherche d'équations entre des éléments" (p.56)
Physique et psychologie sont dès lors indifférenciables à partir du moment où ces éléments sont constitutifs de la sensation.
Mach évoque son étude comme adaptée "à ce temps" et non faite "pour l'éternité" (p.58). Musil estime que sa thèse "se contente de prouver, dans une critique immanente, que les exposés de Mach contiennent, malgré de nombreuses qualités, tant de contradictions ou du moins de passages peu clairs, qu'il n'est pas possible de leur attribuer une importance décisive." (p.61)
Il serait peut-être malicieux de voir dans les contradictions du génie précurseur de la théorie de la Relativité qui fonda un monde nouveau, un esprit embrumé d'oxymorons, à la manière de Virgile, que saisit le vertige des mêmes gouffres... Mais reprenons les propos de Mach en personne : "Si tous les faits que nous aspirons à connaître nous étaient directement accessibles, aucune science ne serait jamais née. C'est seulement parce que la mémoire de l'être isolé est limitée que le matériau doit être ordonné." (p.62)
Cet ordonnancement est régi par le principe fondamental de "l'union du principe de permanence avec celui de la différenciation suffisante des représentations" (p.66)
La science, comme la pensée humaine, est caractérisée par la coexistence de l'économie (discrétion, mais pas chaos) et de la continuité. Ainsi, par exemple, chaque couleur est-elle dotée d'une "constante de discontinuité spécifique" (p.67). En fonction de ce principe fondamental, la réflexion (au sens propre comme au sens figuré) est possible. Au sens figuré (intellectuel) mais aussi au sens propre car le fait d'avoir recours à un catalogue d'étalons implique une réflexion (une flexion de l'esprit vers ce recueil de références ; et un reflet de ce recueil vers l'objet de l'analyse), "les hypothèses sont toujours puisées d'abord dans le réservoir disponible dans l'instant des expériences connues, les conséquences que l'on en déduit sont ensuite comparées au fait nouveau et l'hypothèse est enfin modifiée selon les résultats de cette comparaison." (p.67)
La comparaison et la modification (ou le tâtonnement) qui résulte de cette comparaison, sont l'un et l'autre "l'élément intime et vital le plus puissant de la science" (p.68)
mardi 19 octobre 2010
Solipsiste piégé...
Venons-en, chez Wittgenstein, à cet aspect tragique du Tractatus, dont l'un des principaux acteurs est le solipsiste, qui ne peut envisager de possibilité d'existence hors de lui-même, qui fabriquerait une montre dont l'aiguille tournerait en même temps que le cadran. "L'atmosphère qui enveloppe ce problème est terrifiante. D'épais brouillards de langue entourent le point problématique. Il est à peu près impossible de se frayer un passage jusqu'à lui." [1] Ce faisant, le sujet (métaphysique) apparaît comme un noeud de convergence, que reflète le miroir du langage, dépourvu d'autre support. On retourne là aux préoccupations du personnage de Virgile chez Hermann Broch, perdu par l'entrereflètement. Deux éléments "sûrs" subsistent, deux qui ne font qu'un : le miroir et le reflet. On tombe dans le piège de la tautologie. "Le solipsiste bat des ailes, il bat des ailes dans la cloche à mouches, il se heurte aux parois, il bat des ailes de nouveau. Comment faire pour le calmer ?" [2] Pour sortir de cette image suicidaire, d'aucuns inventeront un double et deviendront victimes d'une forme de schizophrénie, si fréquente chez nos auteurs autrichiens au tournant du XXème siècle. L'image du solipsiste retrouve le mythe d'Orphée et son retournement, comme si le héros, animé d'une ardeur tenace, était convaincu de son pouvoir d'avancer sans fléchir : "Le philosophe solipsiste, commente Ernst Mach dans l'Analyse der Empfindungen, me paraît imiter l'homme qui a perdu l'habitude de se retourner, parce que ce qu'il voit n'est toujours en somme que son devant". [3] Il a peur du gouffre qui s'ouvre en permanence derrière lui, un peu comme le personnage qu'évoque un précurseur de Wittgenstein, Fritz Mauthner, - personnage gravissant une échelle et brisant l'un après l'autre les barreaux qui servent à son ascension. Car la mouvance du connu ne s'arrête jamais, non pas tant pour ce qui est du domaine usuellement qualifié de "scientifique", mais, pire encore, pour les choses les plus banales qui soient : "Il est incontestable qu'en un certain sens la proposition “Il y a là un livre sur la table” ne comporte pas de procédure de vérification stricte, qu'elle “se laisse, pour ainsi dire, toujours une porte de derrière ouverte”" [4] . Si une telle proposition ne peut être intégralement vérifiée, laquelle pourra l'être ? Par rapport à cette situation périlleuse, l'Orphée qui se retourne apparaîtra comme le transgresseur, le contrevenant, le fautif en somme.
[1] Wittgenstein, L. - Notes sur l’expérience privée et les “ sense data ” ; texte établ. par Rush Rhees, trad. de l’anglais par Elisabeth Rigal. Mauvezin : Trans-Europ-Repress, 1989 (Coll. T.E.R. bilingue) p. 36
[2] Ibid., p. 28
[3] Mach, Ernst. - Die Analyse der Empfindungen und das Verhältnis des Physischen zum Psychischen, 5. verm. Aufl., Leipzig-Jena, 1906, p. 293
[4] Bouveresse, Jacques. - Le Mythe de l'intériorité : expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein. Thèse d'Etat, Paris I, Dir. Yvon Belaval, 1975, p. 253 et : Waismann, F. - Ludwig Wittgenstein und der wiener Kreis ; notes publ. par B.F. McGuinness. Oxford : Blackwell, 1969, p. 47
dimanche 26 septembre 2010
À qui la faute ?
En réduisant le Moi et le monde à une masse homogène d'éléments concaténés, Ernst Mach a établi l'existence d'une réalité monistique unissant ces deux entités. Pour Fritz Mauthner, cette réduction à une harmonie transparente était souhaitable mais illégitime. Il était sceptique par rapport à la confiance que l'homme pouvait manifester à l'égard d'un monde stable d'objets et au sentiment qu'il était susceptible d'éprouver, d'être lui-même une entité autonome : "So müssen wir mit der Möglichkeit rechnen, daß auch das Ichgefühl nur eine Täuschung sei..."[1]. Là réside l'origine de la "crise" ; l'angoisse fondamentale qui va susciter un comportement schizophrène : si je n'existe pas, il faut que je crée une autre (en est-ce bien une autre ?) personnalité. Si l'étalon disparaît, si les repères n'existent plus, je me comporte comme une bête traquée, à cette particularité près que je suis traqué par le rien, ou, qui pis est, par moi-même. Et la seule manière de supprimer cette image qui me séduit sans cesse dans le miroir qui m'entoure, ne serait-elle pas le suicide...? Le miroir, c'est justement la jungle des mots, celle qui étouffe le Virgile de Hermann Broch dans l'entrereflètement permanent des situations, celle-là même qu'évoque Mauthner : "Wir aber haben erfahren, daß Worte nicht Bilder geben und nicht Bilder hervorrufen, sondern nur Bilder von Bildern von Bildern." (t.1, p.108) On retrouve là, mutatis mutandis, le schéma de la "position de position" de Broch.
L'usage d'un mot varie en fonction de la sensation que l'on éprouve à un moment "M", le moment où le mot est utilisé. Cet usage est toujours approximatif, il est toujours d'une valeur "epsilon" par rapport à la "valeur canon", à la "valeur étalon" du mot. Cette conception du changement de la valeur a cependant toujours respecté une échelle de continuité entre l'usage proprement dit du mot, les associations qu'il a évoquées, et les sensations ou perceptions auxquelles il s'est initialement appliqué. En dernier ressort, la signification du mot dérive de sa relation avec l'expérience qu'a le Moi de la réalité. Il n'a pas simplement la valeur artificielle d'une unité de compte dans un jeu, d'un Spielmark. Ce dernier est censé avoir une valeur uniforme, universelle, transparente à l'ensemble des membres d'une communauté linguistique.
Toutefois, bien que les deux conceptions du langage, en tant que "Bilder von Bildern von Bildern" d'une part, et que collection de "Spielmarken" d'autre part, aient eu des conséquences très différentes sur le plan de la relation entre les mots et l'expérience fournie par les sens, Mauthner les a utilisées l'une comme l'autre pour anéantir la croyance en un langage qui pourrait nous donner la clef de la connaissance de l'univers. Mauthner insiste sur l'incapacité fondamentale qu'ont les mots de nous autoriser à pénétrer le coeur de la vérité "weil die Worte nur Erinnerungszeichen sind für die Empfindungen unserer Sinne und weil diese Sinne Zufallsinne sind, die von der Wirklichkeit wahrlich nicht mehr erfahren als eine Spinne von dem Palaste, in dessen Erkerlaubwerk sie ihr Netz gesponnen hat." (t.3, p.650)
Jetons de jeu abstraits et inertes, ou facettes trompeuses d'un palais des glaces, les mots eux-mêmes, les "coupables" eux-mêmes, nous interpellent : "Ich war dir ein falscher Führer ! [nous crie le langage] Befreie dich von mir !" Mauthner souligne alors le rôle essentiel de la critique du langage comme libération de soi : "Die Kritik der Sprache muß Befreiung von der Sprache als höchstes Ziel der Selbstbefreiung lehren." (t.1, p.656-657)
Il est fondamentalement impossible de réformer le langage ; il faut carrément l'abandonner. Cette politique du pire, ce désespoir total est l'aboutissement d'une extrapolation quasiment mystique des thèses de Mach : le physicien s'était contenté d'exprimer l'irrécupérabilité du Moi (insauvable) à travers la continuité des êtres et des choses. Mauthner introduit un langage religieux spécifiquement agnostique en parlant de "rédemption" : expier la faute pour se faire pardonner, mais de qui... ? Il faut se sauver d'être insauvable ; si l'on est sauvé, alors on existe. Pour être sauvé, il faut avoir commis une faute ; c'est le grand problème de la faute introuvable.
[1] Mauthner, F. - Beiträge zu einer Kritik der Sprache. Stuttgart : J.G. Cotta'sche Buchhandlung Nachfolger, 1901-1902, t. 1, p.606. Cette édition est citée dans les lignes qui suivent avec sa pagination.
