vendredi 27 juillet 2012

Erich Von Stroheim 2/5


Manuel Durand-Barthez (Université de Toulouse 2, C.R.E.G.) Entre mythe et mensonge : le double jeu d’Erich von Stroheim

Une analyse en cinq épisodes.



Deuxième épisode.

Les biographies

Avant d’évoquer les différentes sources qui ont permis de faire un portrait changeant de Stroheim, il semble opportun de mettre en exergue le texte de l’unique projet théâtral qu’il conçut en 1912, soit trois ans après son arrivée aux Etats-Unis. Intitulé Brothers ou In the morning en fonction des biographies, cette pièce met en scène des nobliaux menant à Paris un vie dissolue. L’un d’eux, comte autrichien, officier supérieur de l’armée impériale, est criblé de dettes et fait, à la veille d’une tentative de suicide, la connaissance d’un prince dont les origines supposées se situent approximativement entre l’Europe centrale et l’Italie… Celui-ci tente d’aguerrir le moral du candidat à la mort en lui suggérant une métamorphose qui lui permettrait de reconsidérer son existence. Apercevant les Paradoxes de Max Nordau dans la bibliothèque du comte, il ne peut s’empêcher d’en citer un passage très caractéristique de l’attitude ambivalente de Stroheim :

Man vermeide sorgfältig die Geschmacklosigkeit, von sich zu sprechen.« Welcher Unsinn! Das Gegenteil ist richtig: sprich immer, sprich ausschließlich, sprich systematisch von dir. Mache dir gar nichts daraus, wenn das den andern nicht unterhält. Zunächst interessiert es dich. Dann verhinderst du, daß während der Zeit, da du das Wort hast, von einem andern, vielleicht einem Nebenbuhler, gesprochen wird. Endlich bleibt von dem, was du sagst, immer etwas haften, selbst im widerstrebendsten Gedächtnisse. Natürlich wirst du die einfache Weisheit besitzen, von dir nur Gutes zu sagen. Lege dir in dieser Hinsicht keinen Zwang und keine Einschränkung auf. Rühme dich, lobe dich, preise dich, sei beredt, begeistert, unerschöpflich. Gieb dir die herrlichsten Beiwörter, erhebe das, was du thust oder gethan hast, in den siebenten Himmel, beleuchte es liebevoll von allen Seiten, dichte ihm Vorzüge an, erkläre es für die wichtigste Leistung des Jahrhunderts, versichere, daß alle Welt es bewundere, wiederhole nötigenfalls schmeichelhafte Urteile darüber, die du gehört hast oder die du frei erfinden kannst. Du sollst sehen, wie weit du mit diesem System kommst. (…) Die ungeheure Mehrheit aber, gerade die Menge, welche den Erfolg macht, wird dir glauben, dein Urteil über dich wiederholen und dir den Platz einräumen, den du dir angemaßt hast[1].

Tels semblent avoir été finalement les préceptes qui dictèrent le comportement de Stroheim durant toute sa carrière.
Celle-ci, disions-nous, fut relatée à plusieurs reprises, mais d’abord en fonction des propos que tint l’acteur cinéaste lui-même auprès de ceux dont il s’était attiré la sympathie, allant même jusqu’à prétendre qu’existeraient des mémoires rédigées à partir de 1950, soit sept ans avant sa mort. L’un de ses biographes, Bob Bergut évoque les vingt mille pages d’un manuscrit qu’il n’a jamais vu et que la dernière compagne de Stroheim, Denise Vernac, demeura dans l’incapacité de produire au grand jour[2].
Dans la suite des biographies les plus connues, celle de Peter Noble[3] apparaît comme la première d’une série de textes empreints de la relation directe que fit Stroheim de sa vie, auprès de proches bienveillants et dépourvus d’esprit critique. L’ironie de l’histoire veut que, précisément, Noble ait été un critique de cinéma extrêmement réputé dans le milieu britannique spécialisé. Il sera copié presque mot pour mot dans son introduction vingt ans plus tard par Thomas Quinn Curtiss, ami intime de l’acteur, « biographe officiel », mémoire vivante d’un personnage forgé. Après avoir évoqué les splendeurs de la capitale de l’Empire, si souvent reconstituées dans les films de son mentor, Curtiss enchaîne : : « C’est dans cette Vienne-là que, le 22 septembre 1885, naquit Erich Oswald Hans Carl Maria von Stroheim, premier rejeton de Frederick von Stroheim, Commandant du Sixième Dragon, et de son épouse née Johanna Bondy, dont le frère était Conseiller Impérial. »[4] . Propos que l’on retrouve dans le Who’s who in France de 1956 : « STROHEIM (Erich von). Pseudo de : Stroheim (Erich von Nordenwall). Né le 22 septembre 1885 à Vienne (Autriche). Fils de Hans Stroheim, fonctionnaire, et de Mme, née von Nordenwall. Etudes : Université de Vienne, Ecole des Cadets de l’Académie militaire à Neustadt (Autriche). Carrière : Lieutenant de cavalerie, journaliste. Emigre aux Etats-Unis… »
Curtiss poursuit dans la même veine : Stroheim serait sorti de l’Académie Royale et Impériale avec le grade de sous-lieutenant en 1902, plus tard mentionné comme lieutenant de Uhlans de la Division de Cavalerie du Second Corps d’Armée de Vienne en mission en mars 1909 sur les bords de la Save (à la frontière serbo-bosniaque), pris sous le feu des partisans serbes et faisant preuve d’une attitude héroïque. Enfin, malheureusement contraint de quitter l’armée pour ne pas avoir à y essuyer le déshonneur d’un homme croulant sous le poids des dettes. Sur ce dernier point, les témoignages les plus impartiaux concordent, mais par sur les événements précédemment décrits.
Le miroir commence à se ternir avec le critique belge Denis Marion, alias Marcel Defosse, assistant et co-scénariste de L’Espoir de Malraux. Dans les revues Sight and Sound (1961) puis Etudes cinématographiques (1966), il fait état de certaines sources, civiles ou militaires, qui démontent la légende[5]. Curtiss dira qu’elles résultent de falsifications nazies. Le critique américain Richard Koszarski reprendra les analyses de Marion en les développant dans un premier livre fort bien documenté : The Man you love to hate : Erich von Stroheim and Hollywood (1983), revu et augmenté en 2001 sous le titre : Von : the life & films of Erich von Stroheim[6]. Ce texte, le plus récent, peut être légitimement considéré comme la biographie la plus fidèle, du moins la plus proche de la réalité. Toute étude sérieuse du « cas Stroheim » passe par lui. En langue française, Fanny Lignon exploite intelligemment la première analyse de Koszarski et celle de Marion, en les développant avantageusement à partir d’une bibliographie importante.
En résumé : Erich Stroheim est issu d’une famille israélite, son père était chapelier, originaire de Gleiwitz en Prusse ; sa mère, Johanna Bondy (non « suffixée » von Nordenwall), fille d’un commerçant pragois.
Son séjour en caserne dura six mois à peine, du 23 décembre 1906 au 29 mai 1907, dans un régiment du train où il acquit le grade modeste de Superarbitriert (spécifiquement autrichien, à mi-chemin entre caporal et sergent) et sa réforme. Fanny Lignon ne mentionne même pas l’épisode bosniaque. Les rêves de conduite héroïque en tant que lieutenant de Uhlans étaient certes loin. De plus, la perspective de n’être qu’un Dragon de Moïse dans l’armée impériale et royale l’enchantait peu. Enfin, il est clair que ses frasques et folies de jeu devaient l’éloigner à la fois des régiments d’élite, puis de sa famille, en dernier lieu de son pays. D’où, selon toute vraisemblance, la décision capitale du départ en exil vers les Etats-Unis, en 1909.
Il y parvint le 25 novembre de cette année, à bord du Prinz Friedrich Wilhelm en provenance de Brême. En mer, il s’arrogea la particule « von » et se forgea une nouvelle identité à Ellis Island. Les bureaux d’immigration n’étaient alors pas d’une rigidité absolue et les contrôles portant sur le passé des candidats entrants n’étaient pas d’une rigueur inflexible. Tout, ou presque, était donc permis en matière de présentation de soi.
Un certain flou recouvre les quatorze mois suivant son arrivée. D’une manière générale, Stroheim fréquenta aussi peu la communauté juive que l’austro-allemande, tant à New York que, plus tard, en Californie. Dire qu’une telle attitude le mettait à l’abri des questions inquisitrices à l’excès serait probablement déplacé.
Pour Noble et Curtiss, l’existence de Stroheim aurait été mouvementée depuis son arrivée jusqu’en 1912 (peut-être au printemps), date à laquelle il arrive à San Francisco. Ces deux biographes ne manquent pas d’anecdotes invérifiables sur ses péripéties new yorkaises, à l’exception d’une seule : la durée de son engagement dans la National Guard de New York. Celle-ci fut brève, du 30 janvier au 27 mars 1911, soit deux mois et non trois ans comme le prétend Noble ou deux ans et demi si l’on en croit Bergut.
En Californie, il doit gagner sa vie en effectuant des travaux divers. Ses biographes s’accordent à dire qu’il fut représentant en papier tue-mouches. Il posa également des rails, mais était-ce en tant que manœuvre ou contremaître ? À cette occasion, Noble fait mention d’un officier mexicain, admiratif devant sa coupe de cheveux ras, qui l’incite à s’engager dans l’armée de son pays pour soutenir le président Francisco Madero menacé par le général Victoriano Huerta. Bergut relate la même anecdote, mais c’est le coiffeur de Stroheim qui l’aurait introduit à l’épisode mexicain. Curtiss, enfin, écrit que Stroheim, dans des circonstances identiques, « s’adressa à un personnage qu’il avait vaguement connu à New York, un marchand de munitions qui fournissait les Républiques d’Amérique latine où les coups d’état se suivaient en chaîne. Ce pourvoyeur d’armes ne pourrait-il pas procurer à un ex-officier autrichien une lieutenance en Argentine ou au Mexique ? »[7] Quoi qu’il en soit, à peine Stroheim serait-il arrivé en territoire mexicain (si toutefois il y alla vraiment ; rien n’est moins sûr, tout au plus le temps d’un bref aller-retour), le président Madero est renversé puis assassiné par Huerta, le 22 février 1913. L’Autrichien rentre aux Etats-Unis sans avoir dégainé ni chargé sabre au clair. Tout porte à croire que cet épisode est assez fantaisiste, d’autant plus que son « auteur » l’a rapidement minimisé. Mais au-delà de l’anecdote (car on devine qu’il y en eut par dizaines dans les récits de la vie de Stroheim) c’est l’opportunité de se qualifier d’expert dans le métier des armes qui importait à l’acteur et qu’il nous importe de relater. En effet, Stroheim pouvait prétendre qu’il avait servi dans trois armées : l’autrichienne, l’américaine (à New York) et la mexicaine. À l’appui d’une telle affirmation, il aura pu se targuer, auprès des producteurs de Hollywood, d’être un fin connaisseur en affaires militaires, notamment pour les costumes (le prestige des uniformes et leur spécificité), le maniement des armes, enfin tout ce qui a trait aux arts de la guerre.

« Jeu, compétition et pouvoir », 20-22 septembre 2010



[1] Max Nordau, Paradoxe, Leipzig 1885, ex. numérisé, Chap. « Erfolg » 11è § non pag. http://gutenberg.spiegel.de/?id=5&xid=3841&kapitel=5&cHash=692ae4c2962#gb_found
[2] Fanny Lignon (note 1), p. 15
[3] Peter Noble, Hollywood scapegoat : the biography of Erich von Stroheim, London 1950
[4] Thomas Quinn Curtiss, Erich von Stroheim, Paris 1970, p. 19
[5] Denis Marion, « Erich von Stroheim », in : Etudes cinématographiques [24]48-50 (1966)
[6] Richard  Koszarski, The Man you love to hate, Oxford 1983 et Von : the life & films of Erich von Stroheim, New York 2001
[7] Thomas Quinn Curtiss (note 6), p. 40-41

Erich Von Stroheim 1/5


Manuel Durand-Barthez (Université de Toulouse 2, C.R.E.G.) Entre mythe et mensonge : le double jeu d’Erich von Stroheim

Une analyse en cinq épisodes.


Premier épisode.

« J’ai menti, sinon vous ne m’auriez pas cru. » : telles sont les dernières paroles du personnage agonisant qu’interprète Erich von Stroheim lui-même dans son premier film, Blind Husbands (Maris aveugles, 1918). Par le mensonge, le stratège abuse de la bonne foi du pauvre d’esprit, voire du pauvre tout court. Le fin politique, a fortiori le despote, mène « son » monde jusqu’au moment où la fascination qui transforme son mensonge en mythe contamine son propre ego, le trompe par effet de miroir et entraîne sa chute. Le montage très habile d’extraits de films de propagande commandités par Nicolae Ceausescu[1] révèle ce retournement. L’agressivité du Conducator suit une « courbe en cloche », emblématique de toute décadence, reprenant un modèle quasi mathématique que l’on retrouve dans pratiquement chaque film de Von Stroheim.
Lorsqu’elle perçoit la duplicité de son prédateur, la proie peut aller jusqu’à « collaborer » dans un mouvement où se mêlent indistinctement masochisme et culpabilité. Elle peut à son tour monter en grade, s’investir du pouvoir de brillant second et participer à la compétition en jouant avec le curseur de la vérité.

L’ambiguïté profonde qui empreint l’existence d’Erich von Stroheim suscite, sinon la pitié ou la condescendance, du moins la tendresse d’un regard amusé, voire complice. Le mythe est culturellement marqué, quasiment noble, peut-être même – jusqu’à un certain point – digne d’éloges. Le mensonge est à la fois coupable et enfantin. Car c’est à l’enfant que la notion de faute est bien souvent inculquée, dès le plus jeune âge. Mais on pardonne à l’acteur, on excuse sa verve de matamore, on rit discrètement ou l’on compatit en revanche lorsque le mythomane finit mal, à l’instar d’un compatriote écrivain de Stroheim : Joseph Roth, que nous évoquerons en conclusion.
Aborder de front le « cas Stroheim » est un exercice de phénoménologie abrupt exigeant d’observer le sujet sous de multiples facettes qui peuvent occasionnellement signifier tout et son contraire. Il convient donc de procéder méthodiquement. La première approche du personnage (gardons à l’esprit l’étymologie du mot, associée au masque du comédien) s’effectue tout naturellement par le biais de sa biographie. Ou plutôt des biographies, une demi douzaine parmi celles qui sont censées faire autorité, de « l’homme Stroheim ». Le château de cartes de sa vie s'est construit sur leur sable. Fanny Lignon, auteur de l’une des plus récentes[2], évoque l’Urstroheim, dont les traits n’apparaissent qu’au terme d’un décapage rigoureux impliquant les investigations du chercheur. On ne peut qu’être frappé par la nature du contraste qui se fait jour entre les premières descriptions de son existence, marquées du sceau de la légende, mais avec un style enthousiaste, généreux et optimiste, -  et celles que des chercheurs avisés ont ciselées avec sérieux et sans indulgence. Il nous est donné, d’ailleurs, à la lecture de ces documents, de faire le départ entre ce qui relève de la biographie proprement dite et d’un rapport de recherche. Ne fût-ce qu’en regard du style de ces relations, l’attitude de l’observateur change. Le chercheur ne peut s’empêcher d’élaborer une synthèse et de tenter, provisoirement, de conclure sur l’étude du cas. De fait, la posture du cinéaste, à la fois metteur en scène (démiurge) et comédien, écartelé entre sa vie professionnelle et son existence propre, empêche toute formulation de jugement, tant la part d’humanité fluctuante, versatile, en mal de désir, habite sa personnalité et ne fait bien souvent que refléter les errances du spectateur ou du lecteur.
Une fois que l’analyste a pu dresser la typologie des biographies, il lui appartient d’étudier le prolongement du personnage, sa création, qui le sous-tend, le supporte, jusqu’à ne faire qu’un avec lui.  Ambivalence de l’être et de l’agir qui se traduit dans deux manifestations de la vie qu’il s’est forgée, en gardant à l’esprit un vocable anglo-saxon dont l’homophonie est en l’occurrence frappante : forgery (Fälschung). D’une part : la représentation (où « présenter à nouveau » est lourd de sens, comme si une première version devait être corrigée par une seconde), et d’autre part : le jeu. Or nous verrons précisément que l’une et l’autre de ces manifestations, de ces expressions, sont dictées par un impérieux souci de réalisme.
Autrement dit, en représentation, Stroheim fera montre d’une obsession permanente de la copie conforme dans la réalisation des décors, à la limite de la pathologie, quitte à mettre en œuvre des procédés paradoxalement irréalistes vis-à-vis des principes courants de la mise en scène cinématographique, hollywoodienne de surcroît.
Par ailleurs, en jeu, c’est aussi une figure presque psychopathique qui va diriger les acteurs en adaptant à sa manière la méthode de Stanislavski. Louise Brooks a déclaré :  « Si Von Stroheim martyrisait des acteurs, c’est parce qu’il ne savait pas comment les faire jouer. »[3] Doit-on percevoir là l’ambivalence dont firent preuve à maintes reprises « ses » acteurs qu’on eut pu, à bon droit, qualifier de masochistes. On aura, de fait, l’occasion d’observer qu’en de nombreuses circonstances, ils ont payé – sinon de leur vie, à une exception près – du moins physiquement et moralement, à des degrés divers, parfois insupportables.
Le jeu se situe souvent dans des lieux fantastiques ou sordides. Vienne ou Monte-Carlo relèvent du premier type, les taudis de San Francisco et la Vallée de la Mort s’apparentent au second. Dans les deux cas, l’hypocrisie et la violence suscitent l’agression, criminelle ou sexuelle, dont les auteurs sont pratiquement excusés du fait de l’influence délétère qu’exerce sur eux la société. Excusés, certes ils le sont, mais la mort, souvent brutale, les surprend à la fin de l’histoire. Cependant, la méritaient-ils ? La réponse est pratiquement toujours négative et les personnages bien pensants ou réglés par les conventions les plus bourgeoises, apparaissent en fin de compte comme les véritables coupables. C’est pourquoi Stroheim choqua les mentalités nord-américaines, et joua d’un perpétuel phénomène d’attraction-répulsion, tant de la part du public que – et cela comptait plus encore – des producteurs de Beverly Hills.

« Jeu, compétition et pouvoir », 20-22 septembre 2010


[1] Autobiografia lui Nicolae Ceauşescu (L’autobiographie de Nicolae Ceausescu), film roumain d’Andrei Ujică, 2010
[2] Fanny Lignon, Du ghetto au Gotha, Paris 1998, p. 29 sqq
[3] Bob Bergut, Erich von Stroheim, Paris 1960, p. 104

vendredi 10 février 2012

Classer pour rassurer

La culpabilité qui tenaillait Hermann Broch était naturellement avivée par le caractère implacable du Dieu vengeur du judaïsme. Aussi se tourna-t-il vers le catholicisme, trouvant notamment dans le culte marial un semblant de miséricorde qui pouvait calmer ses tourments. Cette conversion était également une condition posée par sa belle-famille, aristocrate et catholique, à son mariage avec Franziska von Rothermann en 1909. Celui-ci cassa neuf ans plus tard, et Broch se retrouva dans une situation de fuite culpabilisante. Sa femme était pourvue d'une dot d'un million de guldens, qui profitèrent à Joseph, heureux de renforcer ainsi le capital de son usine de textile de Teesdorf. La mauvaise gestion de celle-ci par Hermann Broch, qui jugeait sa voie tracée dans une perspective plutôt littéraire qu'économique, accroissait naturellement ce sentiment de culpabilité. Car il était conscient du caractère « oiseux » (c'est du moins ce que son père lui faisait lourdement comprendre) de l'activité littéraire et artistique, tout comme d'une vie réglée selon des principes éthiques altruistes et responsables (au lieu d'être régie par l'argent et le profit immédiat). Son fils explique : « C'est ainsi que s'établit un schéma psychique fondamental qui devait rester immuable, du moins en partie, dans toute la vie de Broch : révolte - effort de fuite - culpabilité - échec de l'effort de fuite - expiation. » D'où la psychanalyse à laquelle recourut son père qui avouait en 1942 : « Sans ma psychanalyse, je n'aurais jamais pu écrire. » Reconnaissons cependant qu'elle échoua, dans la mesure où ce fut dès l'âge de 6 ou 7 ans que Broch avait éprouvé un esseulement extrême qui ne le prédisposait pas à l'établissement de relations humaines simples et saines. La révélation de ses problèmes ne suffisait pas à (r)établir son équilibre. L'écriture solitaire était un refuge, qui ne pouvait que contribuer au renforcement de son isolement. Il en était conscient, savait que cette activité avait un caractère « oiseux » et donc pervers, et s'en sentait derechef coupable. Son fils enchaîne : « Cette phase de la culpabilité devait donc, à son tour, être suivie par celle de l'expiation qui, pour Broch, se traduisait par un besoin intérieur de ‘se punir’ pour le plaisir qu'il éprouvait à créer et à écrire. »

La problématique n’est pas tant celle d’une fracture pure et simple ayant pour corrolaire une volonté permanente et vaine de réunir les deux éléments du partage, que d’une « fissuration nomade » si l’on peut oser une telle expression, en rapport avec le caractère cyclique de la névrose, évoqué par son fils. Ce n’est pas « une cassure », ce sont de multiples fêlures, toujours en mouvement, plutôt des Überlappungen que des Verspaltungen, qui génèrent des Verkreuzungen, sources elles-mêmes de Gewissensqualen[1] (P 35). Concept difficile à rendre en français, les Überlappungen pourraient correspondre à des « strates entrecroisées » qui se formeraient et se dissoudraient en permanence. Contrairement à l’idée nette et presque passive de « fissure », ce phénomène dynamique engendre un croisement continuel de faisceaux tramés qui inflige à la conscience un supplice sans fin.

Tout se passe comme si, à 55 ans, Broch se trouvait « en croisière avec sa névrose » ; c’est du moins la manière dont nous interprétons ses propos : « Jeder hängt an seinen Neurosen. Jeder hat Angst, seine Neurosen zu verlieren. » (P 37)

Schématiquement, celles-ci sont le symptôme de l’Aufspaltung, qui appelle une rédemption. Chacun, dit-il (P 34) est dans l’expectative d’un salut qui passe par la femme. La femme joue un rôle fondamental dans son cycle névrotique. L’amour sera-t-il platonique, dans la société idéale, dans une éthique empreinte de sagesse et de pureté (celle, par exemple, du Virgile) ; sera-t-il au contraire terrien et débridé ? Cette Zweiteilung (P 56) fait courir à Broch le risque de tomber dans le cliché classique de « la mère » (voire de la « vierge Mère ») face à « la prostituée ». C’est pourtant ce vers quoi conduisent les apparences du texte : « Betrachtet man die erotische Situation unter dem sehr vereinfachten Schema einer glatten Aufspaltung, so habe ich es mit zwei Frauentypen zu tun… » (P 54) Et d’enchaîner sur l’ « erste » et le « zweite Typus », ce qui n’est pas sans rappeler l’esprit dans lequel Otto Weininger désignait l’Homme et la Femme dans Sexe et caractère… Mais là aussi le cliché guette. Cependant, nous assumerons la similitude en usant, pour faciliter l’exposé, des sigles F1 pour le premier type et F2 pour le second… La première est censée représenter la « Dame » ou plutôt sa propre mère, la seconde la servante ou la gouvernante, celles-là mêmes qui officiaient au domicile parental. Toutes sont issues d’un « schéma d’enfance » (Kindheitsschema) (N 65)

Dans la transposition qu’il met en jeu à l’âge adulte, et plus particulièrement dans sa situation d’exil, F1 est américaine, si possible non-juive (eingeborene, womöglich nicht-jüdische Amerikanerin ), jouissant d’une position sociale de préférence respectable sans être obligatoirement opulente. Broch doit se considérer, à certains égards, comme un « réfugié » ; il se heurte donc à un problème de respectabilité sociale qui l’incite à tourner ses regards vers une Américaine rangée, mais il peut aussi bien s’en juger indigne. C’est la description incluse dans le premier texte (P 57). Mais dans le second, F1 est grande, brune, d’allure sémite (mit jüdischem Einschlag) et lui rappelle sa mère (N 65). En dépit des apparences, il n’y a pas forcément d’incompatibilité majeure entre les deux variantes de F1, leur point commun étant par ailleurs le contraste saisissant avec F2. Celle-ci est européenne, aryenne et d’extraction modeste.



[1] Broch, Hermann. – Psychische Selbstbiographie ; hrsg. Von Paul Michaël Lützeler. Frankfurt-am-M. : Suhrkamp Vlg., 1999. Cet ouvrage sera cité ci-après, le numéro de page étant précédé de la lettre P

dimanche 17 juillet 2011

Wittgenstein : métaphysique, éthique, esthétique

Le Cercle de Vienne, explique Allan Janik, avait interprété le Tractatus de Wittgenstein à sa façon, en prétendant qu'il condamnait la métaphysique et l'éthique issues de propositions synthétiques a priori,

...propositions à la fois nécessaires et substantives, [qui] relevaient de l'impossibilité, au plan conceptuel. Toutes les propositions ayant un sens étaient susceptibles d'être reportées sur des tables de vérité. Par cette technique, on montrait, sans appel, que toutes les propositions nécessaires étaient dénuées de contenu informationnel et que, inversement, aucun énoncé apportant une information ne saurait être nécessairement vrai. Tout ce qui était vrai pourrait par ailleurs, le cas échéant, être faux. Il s'ensuivait que les propositions de la métaphysique, de l'éthique et de l'esthétique, qui revendiquaient le statut de propositions synthétiques a priori, étaient en fait dénuées de sens. [1]

Cette interprétation du premier Wittgenstein engendrait un terrorisme intellectuel violent qui voulait faire table rase de plusieurs siècles de pensée et d'expérience. En fait, à la grande déception de Neurath qui fut l'un des tenants de cette attitude, Wittgenstein a montré rapidement que son rejet de la métaphysique et plus exactement des propositions synthétiques a priori, avait un caractère éthique : pour lui, une proposition ne peut avoir de portée supérieure à celle d'un fait scientifique. Autrement dit, il souhaitait seulement relativiser la valeur de la proposition métaphysique, en montrant que le langage n'apportait rien à la morale, que celle-ci n'avait bien plutôt de valeur que lorsqu'elle était mise en pratique. En cela, il rejoignait Kraus, en condamnant le bavardage qui masque en fait le fondement utile de la morale.

Le dénominateur commun que l'on peut noter entre Kraus et Wittgenstein, réside en ce qu'ils ont pris l'un et l'autre le langage comme "Sehweise", laquelle différait nettement de celle de la majorité de leurs contemporains. Ils conçoivent tous deux qu'un problème puisse être envisagé sous différentes facettes, qu'il soit doté d'une signification "polysémique". Leur conception du langage et leur praxis respectives sont un exemple de l'épistémologie et de l'analyse déconstructivistes.

A l'instar d'A. Loos, Schönberg et Kokoschka, ils ont tenté d'une part, de s'exprimer d'une façon claire et dépourvue d'ornementation, d'autre part, d'avoir une perception du monde plus authentiquement "sociale" (au sens de : pertinence de la communication).


[1] Janik, Allan. - "Les Crises du langage", in : Revue d'esthétique, nouvelle série, n°9, 1985, p. 62

dimanche 8 mai 2011

Insauvable Moi

Das Ich ist unrettbar

(Mach, Die Analyse der Empfindungen [[1]])

La redéfinition de la physique par Einstein doit beaucoup à Mach. Dans d'autres domaines, Freud et Lénine ont pu s'inspirer de sa pensée, dont l'aspect paradigmatique lui confère, aux yeux de certains, le caractère d'une philosophie secondaire.

D'origine morave, à l'instar de Freud, Mach naquit le 18 février 1838.

L'intérêt suscité par sa philosophie auprès notamment de Musil, réside en ce qu'il tire son originalité de la déduction de la philosophie à partir des sciences de la nature. Comme l'écrit Musil dans sa thèse : "Notre tâche consistera donc à savoir si Mach parvient en effet à ses conclusions en tirant les conséquences logiques d'une conception exacte ou du moins non contradictoire des sciences de la nature." ([2]) Il s'agirait donc d'une logique nouvelle qui pourrait être issue du rapport de la science à l'épistémologie (vocable apparaissant en 1906 dans les dictionnaires) : c'est l'ambiguïté qui intéresse Musil.



[1] "Le Moi est insauvable". Mach, Ernst. - Die Analyse der Empfindungen. Jena, 1886, p.20

[2] Musil, Robert. - Pour une évaluation des doctrines de Mach ; ed. Paul-Laurent Assoun, trad. Michel-François Demet. Paris : P.U.F., 1985 (Philosophie d'aujourd'hui), p. 59-60. Cette édition est citée dans les lignes qui suivent avec sa pagination.

Mach ressent très jeune la "chose en soi" comme superflue. Musil est naturellement frappé par la célèbre phrase du physicien qui fut sa révélation et qui marqua tant d'écrivains et d'artistes de sa génération : "Par une belle journée d'été à la campagne, tout d'un coup le monde, y compris mon Moi, m'apparut comme une seule masse cohérente de sensations, dont la cohésion était seulement plus forte dans le Moi" ([1]). Ainsi, le Moi inexistant est-il pris "en pleine pâte" dans le monde. Il est "déjà" insauvable, tout en restant la seule preuve de l'existence du monde.

Peu à peu, Mach délaisse Kant pour le quitter tout-à-fait vers 1885, en se référant à Berkeley et au néo-berkelianisme de Schopenhauer. Il en vient à postuler que les données générées par les sens structurent et constituent la nature ; c'est-à-dire les couleurs, les tons, les pressions, les espaces, les durées.

L'objet de la critique machienne se situe dans le principe de causalité. Cette critique inspirera le faillibilisme rationnel qui est le propre de la philosophie musilienne de la connaissance.

Pour Musil, les explications causales sont une "gêne" (p.54). La suppression du rapport de cause à effet modifie notablement le paysage de la science. Elle engendre la suppression du concept de substance, intermédiaire devenu sans objet.

Si la science n'est plus nécessitée par la lutte pour la vie (inscrite dans une perspective évolutionniste), alors elle se contente d'assimiler les lois, concepts et théories à des "moyens économiques pour établir avec notre environnement un rapport suffisant dans la pratique" (p.55) ; elle s'identifie, autrement dit, "à la recherche d'équations entre des éléments" (p.56)

Physique et psychologie sont dès lors indifférenciables à partir du moment où ces éléments sont constitutifs de la sensation.

Mach évoque son étude comme adaptée "à ce temps" et non faite "pour l'éternité" (p.58). Musil estime que sa thèse "se contente de prouver, dans une critique immanente, que les exposés de Mach contiennent, malgré de nombreuses qualités, tant de contradictions ou du moins de passages peu clairs, qu'il n'est pas possible de leur attribuer une importance décisive." (p.61)

Il serait peut-être malicieux de voir dans les contradictions du génie précurseur de la théorie de la Relativité qui fonda un monde nouveau, un esprit embrumé d'oxymorons, à la manière de Virgile, que saisit le vertige des mêmes gouffres... Mais reprenons les propos de Mach en personne : "Si tous les faits que nous aspirons à connaître nous étaient directement accessibles, aucune science ne serait jamais née. C'est seulement parce que la mémoire de l'être isolé est limitée que le matériau doit être ordonné." (p.62)

Cet ordonnancement est régi par le principe fondamental de "l'union du principe de permanence avec celui de la différenciation suffisante des représentations" (p.66)

La science, comme la pensée humaine, est caractérisée par la coexistence de l'économie (discrétion, mais pas chaos) et de la continuité. Ainsi, par exemple, chaque couleur est-elle dotée d'une "constante de discontinuité spécifique" (p.67). En fonction de ce principe fondamental, la réflexion (au sens propre comme au sens figuré) est possible. Au sens figuré (intellectuel) mais aussi au sens propre car le fait d'avoir recours à un catalogue d'étalons implique une réflexion (une flexion de l'esprit vers ce recueil de références ; et un reflet de ce recueil vers l'objet de l'analyse), "les hypothèses sont toujours puisées d'abord dans le réservoir disponible dans l'instant des expériences connues, les conséquences que l'on en déduit sont ensuite comparées au fait nouveau et l'hypothèse est enfin modifiée selon les résultats de cette comparaison." (p.67)

La comparaison et la modification (ou le tâtonnement) qui résulte de cette comparaison, sont l'un et l'autre "l'élément intime et vital le plus puissant de la science" (p.68)



[1] Mach, Ernst. - Analyse der Empfindungen ; cit. et trad. par P.-L. Assoun in op. cit., p. 30

mardi 19 octobre 2010

Solipsiste piégé...

Venons-en, chez Wittgenstein, à cet aspect tragique du Tractatus, dont l'un des principaux acteurs est le solipsiste, qui ne peut envisager de possibilité d'existence hors de lui-même, qui fabriquerait une montre dont l'aiguille tournerait en même temps que le cadran. "L'atmosphère qui enveloppe ce problème est terrifiante. D'épais brouillards de langue entourent le point problématique. Il est à peu près impossible de se frayer un passage jusqu'à lui." [1] Ce faisant, le sujet (métaphysique) apparaît comme un noeud de convergence, que reflète le miroir du langage, dépourvu d'autre support. On retourne là aux préoccupations du personnage de Virgile chez Hermann Broch, perdu par l'entrereflètement. Deux éléments "sûrs" subsistent, deux qui ne font qu'un : le miroir et le reflet. On tombe dans le piège de la tautologie. "Le solipsiste bat des ailes, il bat des ailes dans la cloche à mouches, il se heurte aux parois, il bat des ailes de nouveau. Comment faire pour le calmer ?" [2] Pour sortir de cette image suicidaire, d'aucuns inventeront un double et deviendront victimes d'une forme de schizophrénie, si fréquente chez nos auteurs autrichiens au tournant du XXème siècle. L'image du solipsiste retrouve le mythe d'Orphée et son retournement, comme si le héros, animé d'une ardeur tenace, était convaincu de son pouvoir d'avancer sans fléchir : "Le philosophe solipsiste, commente Ernst Mach dans l'Analyse der Empfindungen, me paraît imiter l'homme qui a perdu l'habitude de se retourner, parce que ce qu'il voit n'est toujours en somme que son devant". [3] Il a peur du gouffre qui s'ouvre en permanence derrière lui, un peu comme le personnage qu'évoque un précurseur de Wittgenstein, Fritz Mauthner, - personnage gravissant une échelle et brisant l'un après l'autre les barreaux qui servent à son ascension. Car la mouvance du connu ne s'arrête jamais, non pas tant pour ce qui est du domaine usuellement qualifié de "scientifique", mais, pire encore, pour les choses les plus banales qui soient : "Il est incontestable qu'en un certain sens la proposition “Il y a là un livre sur la table” ne comporte pas de procédure de vérification stricte, qu'elle “se laisse, pour ainsi dire, toujours une porte de derrière ouverte”" [4] . Si une telle proposition ne peut être intégralement vérifiée, laquelle pourra l'être ? Par rapport à cette situation périlleuse, l'Orphée qui se retourne apparaîtra comme le transgresseur, le contrevenant, le fautif en somme.



[1] Wittgenstein, L. - Notes sur l’expérience privée et les “ sense data ” ; texte établ. par Rush Rhees, trad. de l’anglais par Elisabeth Rigal. Mauvezin : Trans-Europ-Repress, 1989 (Coll. T.E.R. bilingue) p. 36

[2] Ibid., p. 28

[3] Mach, Ernst. - Die Analyse der Empfindungen und das Verhältnis des Physischen zum Psychischen, 5. verm. Aufl., Leipzig-Jena, 1906, p. 293

[4] Bouveresse, Jacques. - Le Mythe de l'intériorité : expérience, signification et langage privé chez Wittgenstein. Thèse d'Etat, Paris I, Dir. Yvon Belaval, 1975, p. 253 et : Waismann, F. - Ludwig Wittgenstein und der wiener Kreis ; notes publ. par B.F. McGuinness. Oxford : Blackwell, 1969, p. 47

dimanche 26 septembre 2010

À qui la faute ?

En réduisant le Moi et le monde à une masse homogène d'éléments concaténés, Ernst Mach a établi l'existence d'une réalité monistique unissant ces deux entités. Pour Fritz Mauthner, cette réduction à une harmonie transparente était souhaitable mais illégitime. Il était sceptique par rapport à la confiance que l'homme pouvait manifester à l'égard d'un monde stable d'objets et au sentiment qu'il était susceptible d'éprouver, d'être lui-même une entité autonome : "So müssen wir mit der Möglichkeit rechnen, daß auch das Ichgefühl nur eine Täuschung sei..."[1]. Là réside l'origine de la "crise" ; l'angoisse fondamentale qui va susciter un comportement schizophrène : si je n'existe pas, il faut que je crée une autre (en est-ce bien une autre ?) personnalité. Si l'étalon disparaît, si les repères n'existent plus, je me comporte comme une bête traquée, à cette particularité près que je suis traqué par le rien, ou, qui pis est, par moi-même. Et la seule manière de supprimer cette image qui me séduit sans cesse dans le miroir qui m'entoure, ne serait-elle pas le suicide...? Le miroir, c'est justement la jungle des mots, celle qui étouffe le Virgile de Hermann Broch dans l'entrereflètement permanent des situations, celle-là même qu'évoque Mauthner : "Wir aber haben erfahren, daß Worte nicht Bilder geben und nicht Bilder hervorrufen, sondern nur Bilder von Bildern von Bildern." (t.1, p.108) On retrouve là, mutatis mutandis, le schéma de la "position de position" de Broch.

L'usage d'un mot varie en fonction de la sensation que l'on éprouve à un moment "M", le moment où le mot est utilisé. Cet usage est toujours approximatif, il est toujours d'une valeur "epsilon" par rapport à la "valeur canon", à la "valeur étalon" du mot. Cette conception du changement de la valeur a cependant toujours respecté une échelle de continuité entre l'usage proprement dit du mot, les associations qu'il a évoquées, et les sensations ou perceptions auxquelles il s'est initialement appliqué. En dernier ressort, la signification du mot dérive de sa relation avec l'expérience qu'a le Moi de la réalité. Il n'a pas simplement la valeur artificielle d'une unité de compte dans un jeu, d'un Spielmark. Ce dernier est censé avoir une valeur uniforme, universelle, transparente à l'ensemble des membres d'une communauté linguistique.

Toutefois, bien que les deux conceptions du langage, en tant que "Bilder von Bildern von Bildern" d'une part, et que collection de "Spielmarken" d'autre part, aient eu des conséquences très différentes sur le plan de la relation entre les mots et l'expérience fournie par les sens, Mauthner les a utilisées l'une comme l'autre pour anéantir la croyance en un langage qui pourrait nous donner la clef de la connaissance de l'univers. Mauthner insiste sur l'incapacité fondamentale qu'ont les mots de nous autoriser à pénétrer le coeur de la vérité "weil die Worte nur Erinnerungszeichen sind für die Empfindungen unserer Sinne und weil diese Sinne Zufallsinne sind, die von der Wirklichkeit wahrlich nicht mehr erfahren als eine Spinne von dem Palaste, in dessen Erkerlaubwerk sie ihr Netz gesponnen hat." (t.3, p.650)

Jetons de jeu abstraits et inertes, ou facettes trompeuses d'un palais des glaces, les mots eux-mêmes, les "coupables" eux-mêmes, nous interpellent : "Ich war dir ein falscher Führer ! [nous crie le langage] Befreie dich von mir !" Mauthner souligne alors le rôle essentiel de la critique du langage comme libération de soi : "Die Kritik der Sprache muß Befreiung von der Sprache als höchstes Ziel der Selbstbefreiung lehren." (t.1, p.656-657)

Il est fondamentalement impossible de réformer le langage ; il faut carrément l'abandonner. Cette politique du pire, ce désespoir total est l'aboutissement d'une extrapolation quasiment mystique des thèses de Mach : le physicien s'était contenté d'exprimer l'irrécupérabilité du Moi (insauvable) à travers la continuité des êtres et des choses. Mauthner introduit un langage religieux spécifiquement agnostique en parlant de "rédemption" : expier la faute pour se faire pardonner, mais de qui... ? Il faut se sauver d'être insauvable ; si l'on est sauvé, alors on existe. Pour être sauvé, il faut avoir commis une faute ; c'est le grand problème de la faute introuvable.



[1] Mauthner, F. - Beiträge zu einer Kritik der Sprache. Stuttgart : J.G. Cotta'sche Buchhandlung Nachfolger, 1901-1902, t. 1, p.606. Cette édition est citée dans les lignes qui suivent avec sa pagination.